Sommes-nous vraiment libres ?
« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » avertissait naguère Rabelais. La science et le progrès technique sont indéniablement des atouts majeurs pour le bien-être de l’humanité. Mais comme toute chose d’apparence inoffensive, cela dépend des limites qu’on lui fixe ; on n’est jamais à l’abri d’une perversion.
Du coup, comment faire confiance à la modernité lorsqu’elle devient un paradigme entre les mains d’individus dont l’objectif est de réaliser ce vieux phantasme : avoir le contrôle absolu sur nos moindres faits et gestes, nos désirs comme nos peurs, sur nos cœurs et sur nos esprits. Des Gouvernements, des multinationales etc., nous font miroiter le sentiment de vouloir d’abord notre sécurité et notre liberté, mais pour aussi, faut-il le rappeler, mieux nous ligoter, et nous transformer, in fine, en une masse malléable de consommateurs dociles aux pulsions auto-commandées ?
Jeremy Bentham (1748-1832), l’un des fondateurs anglais du libéralisme, avait un rêve : la prison panoptique idéale, où un seul homme serait capable, de par sa position centrale, de pouvoir observer tous les autres, sans être vu par eux. Le philosophe français Michel Foucault, a, par extension, fait sienne cette idée, qui symbolise à ses yeux le pouvoir de surveillance de nos sociétés modernes.
Bienvenue dans le monde de Big Brother
Middlesbrough est une ville anglaise située au nord-ouest de Londres. Sa particularité réside dans le fait que son maire, Ray Mallon, un ex-commissaire de police, a eu l’idée d’installer des caméras munies de haut-parleurs pour réprimander tout malheureux qui s’aviserait à jeter, par exemple, un papier par terre. Le dispositif est expérimental, il ne concerne que 21 des 126 caméras de surveillance de la ville, mais le maire le trouve concluant. Il aurait fait baisser la délinquance et il y a donc de fortes chances que ce dispositif soit étendu à d’autres villes britanniques, car l’idée a séduit le ministre de l’intérieur du pays le plus surveillé au monde : une caméra pour 14 habitants, soit plus 4 millions de caméra dans tout le pays ! Le record du nombre de prises d’images revient toutefois à Londres où un habitant peut se voir filmé plus de 300 fois par jour. Coup dur pour l’habeas corpus? Pas tant que ça : des sondages auprès de l’opinion publique révèlent que la vidéosurveillance est perçue comme un système « rassurant » et « positif », du moment que chacun se dit ne rien avoir à se reprocher, pensant qu’elle concerne avant tout les autres. Aussi, les exigences des citoyens de plus de sécurité, notamment de peur des attentats terroristes, laissent les coudées franches aux décideurs qui ne boudent pas leur bonheur. Facteur aggravant : dans les pays occidentaux, où la population a peur, conditionnée qu’elle est par le matraquage médiatique, on est arrivé à intégrer dans l’inconscient général que le fait d’être épier en permanence répond au besoin de se prémunir d’un danger à la fois étranger et familier…
Pis, on continue de développer d’autres systèmes de surveillances pour moucharder la population où chaque individu est considéré désormais comme un potentiel élément dangereux.
La France, depuis l’arrivée de Sarkozy- « monsieur sécurité »-, d’abord comme ministre de l’intérieur, puis comme premier magistrat du pays, compte emboiter le pas à son voisin anglais et souhaite tripler le nombre de caméras dans Paris, particulièrement dans les réseaux de transports en commun (métro, bus, aéroports etc.). Quid aujourd’hui de la caméra classique dont la fonction se limitait à enregistrer des vidéos, avec la technologie, la caméra du futur (ce futur on le vit déjà) permet de distinguer les visages dans une foule. L’appareil est branché à des logiciels de reconnaissance des visages, qui procède par comparaison avec d’autres visages enregistrés dans sa base de données (criminels, terroristes voire militants politiques, syndicaux ou journalistes…) pour identifier la personne recherchée. Plus fou encore, on plancherait actuellement sur un projet permettant le scannage des visages de tous les citoyens pour ensuite pouvoir suivre à la trace une personne donnée dans une ville-l’ordinateur passant automatiquement d’une caméra à l’autre afin de la garder à l’œil.
Pourtant la vidéosurveillance a bien montré ses limites. Elle n’a pas empêché, par exemple, les attentats du 7 juillet 2005 à Londres d’avoir lieu. Le logiciel qui a analysé les images prélevées sur place pour donner l’alerte en cas d’anomalie, n’est fiable qu’à 50%. N’avait-il pas induit en erreur les policiers londoniens qui ont abattu de sept balles dans la tête le brésilien Jean-Charles De Meznes, qui avait la malchance de porter des vêtements plus chauds pour la saison, ce que le logiciel a qualifié de suspect, et qui, à la vue des policiers, a pris la fuite par peur, alors qu’il n’avait rien à voir avec les attentats ?
N’empêche l’idée fait florès et intéresse de plus en plus de pays. Elle arrive bientôt chez nous suite à la décision du ministre de l’intérieur Zerhouni, qui a sollicité une société française pour doter Alger de plus de 300 caméras de surveillance.
Un mouchard de poche…
Si les informations fournies par la vidéosurveillance restent peu ou prou incomplètes, leur recoupement avec d’autres informations récupérées grâce à d’autres moyens de surveillance constituent une base de données efficace pour la traçabilité et le profilage des individus. Il existe dans notre vie de tous les jours une profusion de gadgets et d’objets d’utilité générale, vendus ou proposés librement, comme le portable ou Internet, capables de fournir aux gouvernements ou à des agences d’études de comportements humains travaillant pour les grandes multinationales, des éléments clés sur notre personnalité, nos centres d’intérêts voire même nos secrets les plus enfouis. Ainsi, le portable, outre sa fonction d’outil de communication, demeure le mouchard « number one ».
C’est un véritable collier électronique que nous trimbalons partout. Grâce à cet outil, il est facile non seulement de connaître notre cercle relationnel, par le biais des numéros composés, mais aussi de nous localiser à tout moment. Il est même possible d’écouter nos conversations même lorsque le portable est hors service, en le déclenchant à distance grâce à un code informatique. Les opérateurs de téléphonie mobile disposent, grâce à la « triangulation », ou des GPS dont sont équipés certains appareils, d’un moyen de localisation efficace, même si nous ne parlons pas au téléphone ou s’il est éteint. Il faut savoir que chaque portable émet à intervalles réguliers des signaux de localisation pour rester en contact avec le réseau. C’est ainsi que l’armée russe a pu situer la position du chef tchétchène Rizvan Tchitigov en mars 2005 pour l’abattre. La police espagnole a utilisé la même technique pour localiser les terroristes soupçonnés d’avoir perpétré les attentats de Madrid.
Cette immersion dans notre vie privée n’est pas prête de s’arrêter et trouve sa légitimité dans ce consensus (qui n’en est pas un à vrai dire), qui consiste à s’accorder le droit de violer notre intimité au nom d’une lutte contre le terrorisme qui n’en finit pas de flouter les limites entre la liberté de vivre dans l’anonymat et le besoin de savoir plus sur nous pour mieux nous protéger.
Les grandes oreilles de l’Oncle Sam
Les champions de la surveillance tous azimuts sont incontestablement les américains. Ils en font une priorité absolue.
Opérationnel dans le grand secret depuis 20 ans, Echelon, un puissant réseau électronique d’écoute de communications, a été mis en place par cinq pays anglo-saxons : les Etats Unis, la Grande Bretagne, le Canada, l’Australie, et la Nouvelle Zélande. Ce n’est qu’en 1998 que les médias ont révélé son existence suite à un rapport du parlement européen qui dénonçait sa tendance à violer « le caractère privé des communications de non-Américains, dont des gouvernements, des sociétés et des citoyens européens ». Géré principalement par la NSA, l’agence de renseignement électronique américaine, Echelon utilise les techniques de reconnaissance vocale pour repérer automatiquement des mots-clés dans les conversations écoutées. La liste des mots clés à surveiller est établie par les officiers d’Echelon et change en fonction de l’actualité et des objectifs du moment. Ce réseau peut analyser 2 millions de conversations par minute. Il intercepte presque la moitié des échanges qui ont lieu quotidiennement dans le monde, soit 4,3 milliards de communications aussi bien par téléphone, fax, email, ou satellites.
Cette envie frénétique de tout savoir, et tout le temps, amènent certains décideurs, amateurs de films de science fiction, à imaginer un monde bourré de gadgets dévolus à une seule fonction : le contrôle.
L’armée américaine travaille sur un sérieux projet électronique pour la sécurité de ses GI’S. Ces derniers auront implanté sous la peau une puce électronique pas plus grande qu’un grain de riz et qui tirera son énergie de la chaleur du corps humain. Elle permettra de localiser les soldats, perdus ou pris en otages en Irak ou ailleurs. Conçue par la société américaine Applied Digital Solutions, la puce « Digital Angel » permet l’identification et la localisation par satellite des individus. Elle fait aussi office de petit laboratoire biologique ambulant puisque elle communique des informations sur la température du corps, le rythme cardiaque, etc. de son porteur.
Cette puce est une variante plus sophistiquée de son ancêtre, la puce RFID. Cette dernière est certes toute riquiqui, mais n’empêche, elle peut intégrer une mémoire de 1 kbit et une antenne qui émet dans la bande de fréquence des 2,5 GHz.
Les multinationales l’incorporent dans certains de leurs produits afin d’en assurer la traçabilité. Cela permet également de localiser le produit pendant sa distribution. Mais pas seulement : la puce relie le client au produit lors de son passage à la caisse, s’il paye par carte de crédit ou par chèque. C’est ainsi, que les magasins de grande distribution arrivent à identifier leurs clients en cas de rappels de produits avariés ou défectueux.
Sollicitée dans des situations pareilles, on peut dire que la puce RFID est une bonne trouvaille qui sert l’homme, mais ne se sert pas de lui.
En effet, une autre version de la puce appelée